La France plus que jamais fracturée
Jacques Chirac cultive depuis quarante ans
sa proximité avec le peuple. Une image de paysan pour mieux tromper son monde. Il a réussi à se faire élire en 1995 sur l’imposture de la « fracture sociale ». Le 17 février 1995, il s’insurge : « La sécurité économique et la certitude du lendemain sont désormais des privilèges (...). Une fracture sociale se creuse, dont l’ensemble de la nation supporte la charge. La machine France ne fonctionne plus (...) pour tous les Français. » Il est donné perdant dans les sondages, mais son discours soulève un espoir dans la population. Armé de ce concept politique, Jacques Chirac oppose France en difficulté et France aisée, prétendant sauver celle-ci en ne déclassant pas celle-là. Le 23 avril 1995, il rassemble 20,84 % des voix au premier tour, contre 23,30 % à son adversaire socialiste Lionel Jospin, et se débarrasse de son « ami de trente ans » Édouard Balladur. Il sera élu le 7 mai avec 52,64 % des voix.
l’Assemblée
NATIONALE DISSOUTE
en juin 1997
Une fois élu, Jacques Chirac oubliera la « fracture sociale » et se hâtera de retrouver ses habitudes. Il soulèvera l’opinion publique internationale en reprenant les essais nucléaires. Couvera d’un oeil bienveillant le chef du gouvernement Alain Juppé, « droit dans (ses) bottes » alors que plus d’un million de Français manifestent contre sa réforme des retraites et de la Sécurité sociale en décembre 1995. Un an plus tard, le premier ministre affirmera sans rire que « la situation s’améliore ». Pourtant, de son propre aveu,
« les chiffres du chômage (...) nourrissent la morosité et le mécontentement ». Avec l’assentiment de Chirac, les gouvernements Juppé I et Juppé II se succèdent sans « résoudre » quoi que ce soit. Geste fort, à verser au crédit du président et qui marque une vision
de la société profondément
différente de celle de son
successeur Nicolas Sarkozy : la reconnaissance, le 16 juillet 1995 au Vél’d’Hiv, de la responsabilité de la France dans la déportation des juifs vers les camps d’extermination nazis. À la recherche d’une nouvelle légitimité, et sur les conseils du secrétaire général de l’Élysée Dominique
de Villepin, Chirac dissout l’Assemblée nationale en juin 1997. Un acte qui laisse la place au gouvernement Jospin. Le président se réfugie dans son « domaine réservé » : les relations internationales. Cinq ans de tour du monde...
En 2002, exit la fracture sociale. Pour Jacques Chirac, après cinq ans de gouvernement de gauche plurielle et la mise en place des 35 heures honnies par le patronat, « le problème n’est pas de partager mais d’accroître le gâteau ». Fini le social. Comme ses adversaires, le président sortant privilégie l’insécurité. Passé maître dans le maniement de ce thème, le président du Front national Jean-Marie Le Pen est le grand vainqueur du premier tour. L’inventeur de la « fracture sociale », le philosophe Marcel Gauchet, avait pourtant mis en garde dès 1995 contre « la poussée électorale continue de l’extrême droite » dans « un pays des marges, renvoyé dans l’ignoble, qui puise dans le déni opposé à ses difficultés d’existence l’aliment de sa rancoeur ». « Rempart républicain » face à Le Pen, le sortant le plus mal élu au premier tour d’une élection présidentielle (19,88 %) a fait le meilleur score jamais réalisé au suffrage universel en France : 82,21 % des voix. Mais il n’a pas saisi la portée des attentes des Français. Avec Jean-Pierre Raffarin, il met en place un gouvernement resserré à droite.
L’insécurité, sur laquelle a prospéré un Le Pen à 17,79 %, constituera le fonds de commerce des gouvernements Raffarin puis Villepin. L’unique acte politique du second mandat chiraquien salué unanimement par les Français - aux antipodes de la pensée sarkozyste - a été l’opposition contre la guerre en Irak, en 2003.
chaque échec chiraquien
a renforcé Sarkozy
Lors de son deuxième mandat, le président Chirac a collectionné les revers politiques : sanction électorale en juin 2004 aux élections régionales, profond désaveu de la politique libérale proposée par le traité constitutionnel européen (TCE) en mai 2005, contrat première embauche abrogé grâce à une énorme mobilisation citoyenne... Paradoxalement, chaque échec chiraquien a renforcé Nicolas Sarkozy. Après la défaite des régionales de 2004, alors que la place était promise à Alain Juppé, inéligible, Sarkozy quitte le gouvernement et s’impose à la tête de l’UMP. Le remaniement ministériel suite à l’échec du référendum sur le TCE contraint Chirac à le rappeler, alors qu’il tient les rênes du parti. Même lors du CPE, il désavoue Dominique de Villepin, s’imposant en négociateur de sortie de crise, alors qu’il avait été l’un des concepteurs du contrat... En quatre ans, le superministre Sarkozy a pu imposer ses thèmes et préparer son ascension jusqu’aux marches de l’Élysée. « Tout naturellement », le président sortant lui a apporté son « vote et (son) soutien », bien que Nicolas Sarkozy, durant ces quatre années au pouvoir, n’ait cessé de flirter avec les thèses de l’extrême droite afin, soi-disant, de « ramener dans le giron républicain » les électeurs du FN. Un échec de plus pour Jacques Chirac qui n’a cessé de mettre en garde les Français contre la tentation de « laisser le champ libre aux extrémismes ».
L'Humanité